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« On va faire un petit tour de table. » Douze personnes, douze monologues, et le douzième n’a rien écouté parce qu’il préparait le sien. Le brise-glace en formation est l’activité la plus répandue de la journée et la plus mal conçue : trop longue, sans lien avec le sujet, parfois infantilisante pour des adultes qui ont quitté un poste pour venir. Il a pourtant une fonction précise, que la recherche sur les groupes décrit bien, et il peut se faire en dix minutes avec un résultat qui sert toute la journée. Cet article pose quatre règles, puis vingt-cinq brise-glace classés par modalité, du petit groupe d’inconnus au recyclage réglementaire devant des techniciens qui n’ont rien demandé.
Il prolonge notre guide des techniques d’animation pédagogique et l’article sur les jeux pédagogiques en formation. Les relances d’après déjeuner, qui obéissent à d’autres règles, sont l’objet de l’article sur les energisers.
En bref
Trois résultats de recherche donnent au brise-glace en formation sa fonction, et ses limites.
Le premier est ancien et toujours cité. En 1965, Bruce Tuckman a passé en revue cinquante articles sur des groupes de thérapie, des groupes de formation (T-groups), des groupes naturels et de laboratoire, et en a tiré une séquence en quatre stades : orientation et test (forming), conflit (storming), cohésion (norming), rôles fonctionnels au service de la tâche (performing) (Tuckman, Psychological Bulletin, vol. 63, n° 6, 1965, p. 384-399, doi 10.1037/h0022100). Un groupe de formation qui se réunit pour une journée ne traverse pas tous ces stades, mais il n’échappe pas au premier : avant de travailler, les gens cherchent qui est là, ce qu’on attend d’eux et ce qu’ils risquent. Tuckman ne chiffre rien ; en salle, nous constatons qu’un brise-glace en formation bien conçu fait passer ce stade en dix minutes, et que sans lui, il occupe la première heure.
Le deuxième donne la cible. Amy Edmondson a montré, sur 51 équipes et 427 personnes d’un même industriel, que la sécurité psychologique, c’est-à-dire la conviction partagée qu’on peut prendre un risque interpersonnel (poser une question, admettre une erreur, demander de l’aide) sans être rejeté ni sanctionné, est liée aux comportements d’apprentissage de l’équipe, qui expliquent à leur tour sa performance (Edmondson, Administrative Science Quarterly, vol. 44, n° 2, 1999, p. 350-383, doi 10.2307/2666999). Le contexte est celui d’équipes de travail durables, pas d’un groupe d’un jour ; le mécanisme vaut pour les deux. Un participant qui a parlé une fois sans conséquence en parlera une deuxième. Celui qui a été exposé au premier tour de table se taira jusqu’à 17 h.
Le troisième dit comment. Arthur Aron et ses collègues ont fait travailler des paires d’inconnus pendant quarante-cinq minutes sur une série de questions d’intensité croissante, avec auto-dévoilement réciproque, et ont mesuré une proximité ressentie supérieure à celle d’une conversation de small talk de même durée (Aron et al., Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 23, n° 4, 1997, p. 363-377, doi 10.1177/0146167297234003). Les auteurs eux-mêmes notent que l’effet ne se retrouve pas dans toutes les conditions testées. Ce qu’on en retient pour un brise-glace en formation tient en trois mots : réciproque, progressif, en binôme. Le tour de table n’est ni réciproque (on parle seul), ni progressif (on dit tout d’un coup), ni en binôme (on parle à douze).
Ce que le brise-glace ne fait pas : il ne motive pas un groupe qui n’a pas choisi de venir, il ne résout pas un conflit d’équipe importé, il ne remplace pas le contrat de groupe. Pour ces cas, voyez la résistance en formation.
Chlup et Collins, dans la revue Adult Learning, distinguent les ice-breakers, qui ouvrent une session, des re-energizers, utilisés en transition pour relancer l’attention, et rappellent que ces activités servent la participation de tous, un climat de sécurité et l’apprentissage du contenu, pas seulement le premier jour (Chlup et Collins, Adult Learning, vol. 21, n° 3-4, 2010, p. 34-39, doi 10.1177/104515951002100305). Nous y ajoutons une exigence propre aux adultes qui ont quitté un poste pour venir : l’activité respecte leur expérience et se relie au contenu, faute de quoi elle est vécue comme une perte de temps. D’où quatre règles.
Relié à l’objectif de la session. Le brise-glace en formation est la première activité, pas un préambule. Si ce qui s’y dit ne sert pas avant 10 h, il est mal choisi. Un formateur en gestion de projet qui ouvre par « votre dernier projet en retard, et pourquoi » a déjà son premier cas.
Chacun parle une fois, personne n’est exposé. Le binôme ou l’écrit précèdent toute prise de parole en plénière. Les questions touchent au métier, jamais à la vie privée, et personne n’est obligé de répondre à une question qu’il n’a pas choisie. Le silencieux de l’article sur l’apprenant difficile se construit souvent au premier tour de table.
Quinze minutes au plus. Dix pour douze personnes, quinze au-delà, chronométrées et annoncées. Les enseignants interrogés par Tharayil et ses collègues conçoivent leurs activités d’apprentissage actif par étapes progressives, en commençant petit (Tharayil et al., International Journal of STEM Education, vol. 5, art. 7, 2018) ; le brise-glace est cette première marche, pas l’escalier entier.
Ce qui est dit est réutilisé. Les attentes sont affichées et reliées au programme, les cas apportés sont repris l’après-midi, les prénoms sont retenus. Un recueil d’attentes sans suite promet une écoute qui ne vient pas.
Chaque brise-glace indique son objectif (se connaître, entrer dans le sujet, poser le cadre), sa durée et sa consigne. Les quinze premiers sont ceux de la matrice ; les dix suivants complètent chaque modalité.
La matrice se lit en deux questions. Quel est l’objectif de ce brise-glace en formation : que les gens se connaissent, qu’ils entrent dans le sujet, ou qu’ils posent le cadre ? Et quelle est la modalité de ce groupe : petit ou grand, à distance ou en salle, composé d’inconnus, de collègues ou de participants qui n’ont pas choisi de venir ? Le croisement donne une case. Parfois deux.
Deux brise-glace en formation peuvent s’enchaîner si la session dure plus d’une journée : un pour se connaître le premier matin, un pour entrer dans le sujet. Trois, jamais ; c’est l’erreur du brise-glace de quarante minutes.
Un cas particulier mérite d’être nommé : le groupe mixte, où la moitié des participants se connaît et l’autre non. Le brise-glace y est obligatoire, et il doit mélanger : binômes imposés entre un connu et un inconnu, jamais de tables par service.
Quatre formats de brise-glace en formation reviennent dans les sessions d’adultes et desservent le formateur.
Le tour de table sans question. « Présentez-vous. » Chacun improvise, le premier donne le format, les suivants le copient, et le dernier, qui a passé dix minutes à préparer ses trois phrases, n’a rien écouté de ce que les onze autres ont dit. Si le tour de table est inévitable, il a une question précise et une durée annoncée par personne.
L’animal totem, le superpouvoir, l’objet qui vous représente. Rien à réutiliser à 9 h 30, et un public de responsables qualité ou de conducteurs d’engins se demande ce qu’il fait là. Le test est simple : ce que le participant a dit sert-il à quelque chose dans la demi-heure ? Sinon, c’est un jeu, pas un brise-glace.
Le jeu physique imposé. Se lancer une balle, se mettre en cercle en se tenant par les épaules, mimer. Une partie du groupe adore. L’autre partie, qui a un dos, une gêne ou simplement trente ans de métier, se ferme pour la journée. Le mouvement se propose (carte vivante, vote debout), il ne s’impose pas.
La question intime déguisée. « Un moment marquant de votre vie », « ce qui vous rend heureux ». Hors sujet, et risqué pour qui vient de vivre quelque chose de difficile. Le métier offre assez de matière.
La valeur d’un brise-glace en formation se mesure à ce qu’il laisse. Trois gestes la préservent.
Noter. Les prénoms sur le plan de table, les cas apportés, les attentes et les craintes. Un formateur qui, à 14 h, reprend le cas de Madame Durand cité à 9 h 10 montre que le brise-glace n’était pas un rituel.
Relier. Chaque attente affichée reçoit une réponse avant le déjeuner : traitée à telle séquence, pas traitée pour telle raison. Chaque cas apporté est utilisé ou explicitement écarté.
Clore. En fin de journée, revenir à l’affiche du matin et cocher. Les paris de l’enveloppe, s’il y en a, sont le point de départ de l’évaluation à froid.
Le brise-glace en formation est aussi le premier endroit où le formateur montre sa posture : un pilote qui cadre dix minutes, puis un accompagnateur qui écoute ce qui sort des binômes. Un formateur qui commente chaque réponse du tour de table a déjà dit au groupe qu’il parlerait toute la journée.
À faire passer la phase d’orientation que tout groupe traverse avant de travailler (Tuckman, 1965) et à installer la sécurité psychologique qui permet de poser une question sans risque (Edmondson, 1999). Il vise l’un de trois objectifs : se connaître, entrer dans le sujet, poser le cadre. Il ne motive pas. Il ne divertit pas.
Dix minutes pour un groupe de douze, quinze au-delà, chronométrées et annoncées. Un brise-glace de quarante minutes décale le premier apport et épuise la bonne volonté du groupe avant que la formation commence.
Un tour factuel (poste, ancienneté, dernière formation sur le sujet), sans demande d’attentes, puis une entrée dans le sujet par l’incident réel ou par « ce qui a changé depuis le dernier recyclage ». Pas de jeu, pas de post-it coloré, et le cadre dit en cinq minutes : horaires, obligations, ce qui ne l’est pas.
Oui, avec un autre objectif : entrer dans le sujet ou poser le cadre, en particulier quand le manager est présent. « Ce que vous ignorez de mon poste » et « hiérarchie dehors » sont faits pour ces groupes. Un brise-glace « se connaître » devant des collègues de dix ans est perçu comme une perte de temps, à juste titre.
Dans sa forme sans question (« présentez-vous »), oui. Avec une question précise, une durée par personne et une raison d’écouter les autres (répéter le prénom du précédent, par exemple), il redevient acceptable pour les petits groupes. Le binôme avant la plénière reste préférable : il est réciproque, progressif et n’expose personne.
Un mot dans le chat (tout le monde écrit, personne ne parle seul), l’objet derrière soi (les caméras s’allument d’elles-mêmes), les salles de deux (le binôme-portrait à distance) et le sondage à trois items pour poser le cadre caméra, micro, chat. Nous y revenons dans l’article sur l’animation d’une formation à distance.
Le brise-glace ouvre une session et vise la connaissance mutuelle, l’entrée dans le sujet ou le cadre. L’energiser relance un groupe qui décroche, souvent après le déjeuner, et vise l’attention, en deux à cinq minutes. Chlup et Collins (2010) les distinguent sous les noms d’ice-breakers et de re-energizers ; nous leur consacrons un article chacun.
Un brise-glace en formation n’est pas un échauffement. C’est la mise. C’est la première activité de la session, celle qui fait passer le stade d’orientation du groupe, installe le droit de parler et donne au formateur ses premiers cas. Quatre règles le tiennent : relié à l’objectif, personne n’est exposé, quinze minutes, réutilisé. Notre conviction, après quinze ans de lancements de session : le binôme de deux minutes avant toute plénière vaut tous les tours de table, et le tour factuel devant un public réticent vaut tous les post-it. Le reste est une question de choix. La matrice le fait en deux questions.
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