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« C’était bien, mais… » Le participant vient de jouer une mise en situation, le formateur commence son retour, et tout ce qui précède le « mais » est déjà oublié. Le feedback pédagogique est l’acte le plus fréquent du métier de formateur et l’un des moins travaillés : on le donne comme on l’a reçu, à l’instinct, avec des compliments pour adoucir et des conseils trop larges pour être suivis. La recherche est pourtant nette sur ce qui marche, et sur ce qui fait régresser. Cet article donne les repères issus de trois métaanalyses, puis un outil en quatre étapes, le modèle DESC, pour construire un feedback qui change la pratique.
Il prolonge notre guide des techniques d’animation pédagogique. Il sert les articles sur la posture du formateur, l’apprenant difficile et la résistance en formation, qui renvoient tous au feedback individuel donné à la pause.
En bref
Le feedback pédagogique est l’un des sujets les plus étudiés en sciences de l’éducation, et les résultats ont de quoi surprendre un formateur.
La première surprise vient de Kluger et DeNisi. Leur métaanalyse rassemble 607 tailles d’effet issues de 23 663 observations : l’effet moyen d’une intervention de feedback sur la performance est positif (d = 0,41), mais plus d’un tiers de ces interventions ont fait baisser la performance (Kluger et DeNisi, Psychological Bulletin, 119(2), 1996, p. 254-284, doi 10.1037/0033-2909.119.2.254). Leur explication tient à l’endroit où le feedback dirige l’attention : vers la tâche, et la personne progresse ; vers elle-même (son image, sa valeur), et la performance baisse. Un feedback qui parle de la personne au lieu de parler du travail est pire que pas de feedback.
La deuxième vient de Hattie et Timperley, dont l’article de 2007 est la référence du domaine. À partir de douze métaanalyses, ils estiment l’effet moyen du feedback en classe à 0,79, soit environ le double de l’effet moyen d’une année de scolarité, et ils proposent un cadre en trois questions et quatre niveaux que nous reprenons plus bas (Hattie et Timperley, Review of Educational Research, 77(1), 2007, p. 81-112, doi 10.3102/003465430298487). Les éloges adressés à la personne, sans information sur la tâche, y obtiennent un effet compris entre 0,09 et 0,12 : presque rien.
La troisième est la plus récente. Wisniewski, Zierer et Hattie ont repris 435 études, 994 tailles d’effet et plus de 61 000 participants : l’effet moyen du feedback est de 0,48 après exclusion des valeurs extrêmes, mais il varie du simple au quadruple selon ce que le feedback contient. Un feedback à haut contenu informatif atteint 0,99 ; un feedback correctif (juste ou faux), 0,46 ; un simple renforcement ou une sanction, 0,24 (Wisniewski, Zierer et Hattie, Frontiers in Psychology, vol. 10, art. 3087, 2020, doi 10.3389/fpsyg.2019.03087). L’effet est plus fort sur les acquis cognitifs (0,51) que sur la motivation (0,33).
Trois réserves pour la formation d’adultes. Ces études portent très majoritairement sur des élèves et des étudiants ; les tailles d’effet sont des moyennes qui masquent de grands écarts ; et « feedback » y désigne des interventions très diverses, de la note au commentaire écrit. Le mécanisme, lui, est stable d’une étude à l’autre : l’information fait apprendre, le jugement sur la personne ne fait rien ou fait reculer.
Hattie et Timperley organisent le feedback autour de trois questions que se posent l’apprenant et le formateur : où vais-je (l’objectif), où en suis-je (le progrès), et quelle est l’étape suivante. Chaque réponse peut se situer à l’un de quatre niveaux.
Le niveau de la tâche dit si c’est juste ou faux. Fait ou pas fait. Il est utile pour corriger une erreur d’interprétation, et insuffisant seul : il ne dit pas comment faire autrement.
Le niveau du processus porte sur la méthode employée, les stratégies, les liens entre les étapes. C’est celui qui produit, selon les auteurs, l’apprentissage en profondeur et la capacité à transférer.
Le niveau de l’autorégulation porte sur la façon dont la personne surveille et pilote son propre travail : a-t-elle repéré que ça dérapait, à quel moment, qu’aurait-elle pu faire. C’est le plus durable, parce qu’il rend le participant capable de se donner lui-même le feedback suivant.
Le niveau du soi est l’éloge ou le jugement sur la personne : « vous êtes doué », « vous n’êtes pas fait pour ça ». Il ne contient aucune information utilisable, il détourne l’attention vers l’image de soi, et c’est précisément le mécanisme par lequel Kluger et DeNisi expliquent qu’un tiers des feedbacks font régresser. En formation, ce niveau est à proscrire, y compris dans sa version positive. « Bravo » n’apprend rien ; « vous avez posé une question ouverte et tenu le silence, et il a parlé » apprend quelque chose.
Un bon feedback pédagogique ne descend pas au niveau du soi. Il monte, le plus souvent possible, vers le processus et l’autorégulation. C’est exactement ce que le modèle DESC permet de faire sans y penser.
DESC n’est pas né dans une salle de formation. Sharon et Gordon Bower l’ont proposé en 1976 dans Asserting Yourself, un guide d’affirmation de soi destiné à qui veut formuler une demande ou une critique sans agressivité ni effacement (Bower et Bower, Asserting Yourself: A Practical Guide for Positive Change, Addison-Wesley, 1976 ; édition mise à jour Da Capo, 2004). Le script a quatre temps : Describe (décrire la situation en faits), Express (exprimer ce qu’on en pense ou ressent), Specify (spécifier le changement demandé), Consequences (dire ce que ce changement apportera).
Il a fait école. Repris en management et en communication non violente, il a gardé sa structure. Nous le transposons au feedback pédagogique avec deux ajustements. Le « E » d’Exprimer ne porte pas sur l’émotion du formateur, qui n’a pas sa place ici, mais sur l’effet observé par rapport à l’objectif de l’exercice. Et le « C » de Conséquences n’est jamais une menace ; c’est ce que le geste spécifié produira, et le rendez-vous où on le vérifiera.
Vous dites ce que vous avez vu, avec un repère temporel et sans qualificatif. « À la troisième minute, vous avez posé l’objectif de l’entretien, puis vous avez parlé quatre minutes sans poser de question. » Pas « vous avez été trop directif » : « directif » est un jugement, et il déplace la conversation vers la personne.
Cette étape est la plus difficile et la plus décisive. Elle suppose d’avoir observé avec précision, donc d’avoir pris des notes pendant la mise en situation. Un formateur qui décrit des faits est inattaquable ; un formateur qui qualifie ouvre un débat sur le qualificatif.
Vous dites ce que le fait a produit, par rapport à ce que l’exercice visait. « L’effet, c’est que le collaborateur n’a pas pu donner sa version, et l’entretien a tourné au monologue. » Vous ne dites pas « ça m’a mis mal à l’aise » : votre inconfort n’est pas une information pour le participant.
C’est l’étape qui relie le fait à l’apprentissage. Elle répond à la question « où en suis-je » de Hattie et Timperley, au niveau de la tâche et du processus.
Vous demandez un changement précis, observable, et un seul. « La prochaine fois, après avoir posé l’objectif, posez une question ouverte et laissez un silence de cinq secondes. » Pas « soyez plus à l’écoute » : personne ne sait quoi faire de ce conseil le lundi matin.
La règle du geste unique est contre-intuitive pour les formateurs, qui voient dix choses à améliorer. Elle est pourtant la condition pour que le feedback soit suivi d’effet. Dix recommandations produisent zéro changement ; une recommandation produit souvent un changement, et le suivant viendra au feedback d’après.
Vous dites ce que le geste produira, et vous fixez le rendez-vous. « Vous aurez sa version avant de décider. On rejoue à 15 h, et je chronomètre le silence. » C’est le niveau de l’autorégulation : le participant sait quoi surveiller, et il sait qu’il sera observé sur ce point précis.
Deux interdits sur cette étape du feedback pédagogique. Jamais de conséquence négative externe (« sinon ça ne passera pas à la certification »), qui ramène au soi et à la menace. Et jamais de conséquence sans rendez-vous : un feedback pédagogique qui n’est pas suivi d’une occasion de réessayer est une opinion, pas un feedback.
Le mieux est de voir le feedback pédagogique DESC à l’œuvre. Les six situations qui suivent sont conceptuelles ; les phrases sont celles qu’on dirait.
Après une mise en situation réussie. Le feedback positif obéit aux mêmes règles. D : « À la deuxième minute, vous avez reformulé sa phrase et laissé un silence. » E : « Il a donné trois éléments que vous n’aviez pas. » S : « Gardez ce silence, et notez-le dans votre trame d’entretien. » C : « C’est ce qui fera la différence avec vos entretiens d’avant ; on le vérifie à l’entretien de 16 h. » Aucun « bravo », et le participant sait exactement ce qu’il a réussi.
À un participant qui monopolise la parole, à la pause. D : « Ce matin, sur les six questions posées au groupe, vous avez répondu le premier aux six. » E : « Les autres n’ont plus pris la parole après la troisième. » S : « Cet après-midi, laissez passer deux réponses avant la vôtre. » C : « Vous verrez ce que les autres apportent, et vous le compléterez. Je vous fais signe si vous oubliez. » Le monopoliseur reçoit un feedback de processus, pas un jugement.
À un sous-groupe hors sujet. D : « Sur les vingt minutes, vous avez passé quinze minutes sur le choix de l’outil et cinq sur le plan d’action demandé. » E : « Le livrable attendu n’est pas là. » S : « Il vous reste dix minutes : le plan d’action en trois lignes, l’outil en une. » C : « Vous aurez un livrable présentable pour la restitution. »
À un participant qui conteste la méthode. D : « Vous avez dit deux fois que vous préféreriez un exposé. » E : « Je l’ai entendu, et ça ne change pas le déroulé, parce que l’exposé ne vous ferait pas pratiquer. » S : « Essayez le prochain exercice en vous notant ce que vous apprenez que vous n’auriez pas appris en écoutant. » C : « On en parle à la pause ; si la liste est vide, j’adapte. » Ce DESC-là est un cas de résistance, et il montre que le modèle tient aussi quand le formateur ne cède pas.
Entre pairs, en formation de formateurs. D : « Votre séquence a duré vingt-six minutes sur vingt prévues ; l’activité en sous-groupes a été raccourcie à quatre minutes. » E : « Les groupes n’ont pas eu le temps de produire. » S : « Coupez l’apport de l’introduction de moitié ; il fait doublon avec la fiche. » C : « Vous gagnez six minutes pour l’activité. Vous rejouez demain matin ? »
Au formateur lui-même, par le participant. Le modèle marche dans l’autre sens, et c’est une bonne façon de l’enseigner : demander à un participant de vous faire un DESC sur la séquence du matin. « Vous avez répondu à chaque question avant que quelqu’un d’autre puisse le faire » est un feedback que le formateur mérite d’entendre.
Le contenu du feedback pédagogique compte plus que sa forme, mais le moment et le lieu décident de ce qui sera entendu.
À chaud, après l’exercice, pour tout ce qui concerne la tâche et le processus : le participant a encore la situation en tête et peut rejouer. Attendre le lendemain, c’est perdre la précision des faits.
En privé pour tout ce qui concerne un comportement en séance (retard, monopole, écran). La règle de l’article sur l’apprenant difficile s’applique : jamais de nom devant le groupe.
En plénière pour le feedback sur une production collective, en adressant le DESC au sous-groupe et non à une personne, et pour les feedbacks positifs sur des gestes que tout le monde peut reprendre.
À froid, à J+30, pour la question « avez-vous fait le geste spécifié, et qu’est-ce que ça a donné ? ». Ce suivi est rare et c’est dommage : il transforme le feedback en preuve d’acquis. Le référentiel Qualiopi demande d’ailleurs, à l’indicateur 11, que l’organisme évalue l’atteinte par les bénéficiaires des objectifs de la prestation (référentiel national qualité, France compétences) : une fiche DESC datée, avec le geste spécifié et le résultat observé au rendez-vous suivant, est une trace recevable pour cet indicateur.
Un point de posture pour finir. Le feedback DESC se donne en posture d’enseignement, courte et précise, puis le formateur revient à l’accompagnement. Un feedback donné en posture de sauveteur (« je vous montre comment j’aurais fait ») ou de contrôle (« reprenez, ce n’est pas ça ») perd ce que le modèle a construit.
Le sandwich. Compliment, critique, compliment. Le participant ne retient que le milieu, apprend à se méfier des compliments, et le formateur, qui croyait protéger la relation, a surtout rendu son feedback pédagogique illisible. La recherche est claire : ce qui fait progresser est l’information, pas la douceur. Un feedback positif se donne entier ; un feedback correctif aussi.
L’éloge sur la personne. « Vous êtes un bon pédagogue. » Niveau du soi, effet nul, et risque de détourner l’attention. Dites ce qui a été fait.
Le « mais ». « C’était bien, mais… » annule tout ce qui précède. Deux phrases séparées valent mieux qu’une phrase avec « mais ».
La liste. Six points d’amélioration dans un seul feedback produisent zéro changement. Un point, puis le suivant au rendez-vous d’après.
Le conseil sans geste. « Soyez plus clair », « gagnez en assurance », « soyez à l’écoute ». Rien de cela n’est observable. Un geste s’observe : une question ouverte, un silence de cinq secondes, une reformulation.
La conséquence-menace. « Sinon vous ne validerez pas. » Elle ramène au soi, elle déclenche la défense, et elle n’est pas un feedback.
Le feedback sans suite. Un DESC sans rendez-vous est une opinion. La mise en situation rejouée, le test court, le point à J+30 sont ce qui transforme une phrase en acquis.
Le formateur donne des feedbacks toute la journée et en reçoit un en fin de session, sous forme de questionnaire de satisfaction. Il mérite d’être lu avec la même grille.
Une note moyenne de 4,2 sur 5 est un feedback au niveau de la tâche : fait ou pas fait, apprécié ou pas. Elle ne dit rien du processus. Les commentaires libres contiennent parfois un feedback de processus (« trop d’exposé le matin ») ; ils contiennent souvent du niveau du soi (« formateur sympathique », « formatrice trop jeune »), à ignorer dans les deux sens.
Un formateur qui veut un feedback utilisable sur sa pratique ne le trouvera pas dans l’évaluation à chaud. Il le trouvera en demandant un DESC à deux participants à la pause de l’après-midi, ou en se filmant vingt minutes. Le reste relève de l’évaluation de la formation, qui mesure autre chose.
Une information donnée à un apprenant sur l’écart entre ce qu’il a fait et ce qui était visé, assortie d’une indication sur l’étape suivante. Il porte sur la tâche, le processus ou l’autorégulation, jamais sur la personne. Sa fonction est de faire progresser, pas de juger ni de rassurer.
Un script en quatre temps issu de l’affirmation de soi (Bower et Bower, 1976) : décrire les faits, exprimer l’effet, spécifier le changement demandé, dire les conséquences attendues. Transposé au feedback pédagogique, il garantit que le retour contient des faits, un lien avec l’objectif, un geste observable et un rendez-vous de vérification.
Oui. « Bravo » n’apprend rien ; un DESC positif dit ce qui a été fait, ce que ça a produit, ce qu’il faut garder et quand on le reverra. C’est ce qui permet au participant de reproduire ce qu’il a réussi, souvent sans savoir pourquoi.
Un. Les listes de recommandations ne sont pas suivies. Un geste spécifié, un rendez-vous, puis le point suivant au feedback d’après. Un formateur qui voit dix choses à corriger garde les neuf autres pour lui.
Pour une production collective ou un geste réussi que tout le monde peut reprendre, oui, en s’adressant au sous-groupe ou au geste. Pour un comportement individuel en séance, non : à la pause, en privé.
Non. Le participant retient la critique et apprend à se méfier des compliments. Les métaanalyses montrent que ce qui fait progresser est l’information contenue dans le feedback, pas son enrobage. Un feedback positif se donne entier, un feedback correctif aussi, sans « mais ».
Oui, et c’est fréquent : plus d’un tiers des interventions de feedback analysées par Kluger et DeNisi (1996) ont fait baisser la performance. Le mécanisme est connu : le feedback qui dirige l’attention vers la personne (son image, sa valeur) plutôt que vers la tâche fait reculer. Le modèle DESC évite ce niveau par construction.
Le feedback pédagogique n’est pas une question de tact. C’est une question d’information : des faits datés, un effet relié à l’objectif, un geste observable, un rendez-vous. Le modèle DESC n’invente rien ; il oblige à passer par ces quatre temps et à sauter le cinquième, le jugement sur la personne, que trois métaanalyses désignent comme le point où le feedback cesse d’apprendre et commence à nuire. Notre conviction, après quinze ans de mises en situation débriefées : un formateur qui donne des DESC de deux minutes, un point à la fois, fait plus progresser ses participants qu’un formateur qui commente tout. Et il se fait moins d’ennemis.
Pour vous entraîner à donner et à recevoir ces feedbacks en mise en situation, la formation Animer une formation de Proactive Academy travaille la relation animateur-participants sur une journée. L’ensemble de nos formations en pédagogie permet de situer ce module dans un parcours de formateur.
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