


Poser cette question peut surprendre tant la réponse paraît évidente. Elle l’est effectivement « en théorie » mais elle ne correspond pas à la réalité de ce que vivent bon nombre de tuteurs. Peut-on être un bon tuteur en se sentant obligé de le faire ?
C’est une question qui revient en formation tuteur à chaque session. Beaucoup de salariés se retrouvent désignés tuteurs ou maîtres d’apprentissage sans avoir été consultés, et vivent cette mission comme un poids supplémentaire dans leur quotidien. Faut-il refuser ? Faut-il accepter en râlant ? Comment transformer une contrainte en opportunité ? Voici les réponses, en complément de notre article sur le rôle du tuteur en entreprise qui pose les bases du sujet.
| Critère | Tuteur volontaire | Tuteur désigné d’office |
|---|---|---|
| Investissement personnel | Élevé | Variable, souvent faible |
| Qualité d’accompagnement | Régulière | Aléatoire |
| Risque de rupture du contrat | Faible | Plus élevé |
| Bénéfices perçus par le tuteur | Reconnus dès le départ | À construire activement |
| Posture initiale | Engagée | À transformer en opportunité |
| Effet sur l’équipe | Positif | Source potentielle de tensions |
Cette différence de point de départ ne signifie pas qu’un tuteur désigné ne peut pas devenir excellent. Elle signifie simplement qu’il faut un travail conscient pour transformer la contrainte en opportunité.
Être volontaire pour assurer une fonction de maître d’apprentissage ou de tuteur est un gage d’investissement et de motivation. On imagine même que les volontaires se font connaître avant de démarrer leur mission et qu’après une première expérience réussie, ils renouvellent leur engagement avec enthousiasme.
Pourtant, il arrive que dans certains services ou dans certaines entreprises, les maîtres d’apprentissage et les tuteurs soient « désignés d’office ». Ont-ils vraiment la liberté de refuser ? Lorsqu’on les interroge sur ce point, ils expliquent que ce serait alors « mal vu » par la hiérarchie, voire « bloquant » pour leur évolution professionnelle.
Il faut que les managers et les encadrants d’équipe soient sensibilisés à cette problématique : l’accueil d’un alternant doit être une responsabilité partagée entre tous les membres d’une équipe, et ne pas reposer uniquement sur les épaules du tuteur désigné. Pour mieux comprendre le partage des rôles, consultez notre article sur la relation tuteur-manager.
L’écart entre un tuteur volontaire et un tuteur désigné se mesure très concrètement, dans le vécu des alternants comme dans les chiffres. Trois différences majeures se retrouvent dans la pratique.
Un tuteur volontaire bloque effectivement dans son agenda les créneaux du suivi hebdomadaire. Un tuteur désigné les déplace au moindre imprévu. Sur une année d’apprentissage, cette différence représente parfois 20 à 30 entretiens manqués — autant d’occasions perdues d’ajuster la trajectoire de l’alternant.
Le tuteur volontaire s’intéresse au programme pédagogique de l’école, demande le référentiel, structure une montée en compétences. Le tuteur désigné se contente souvent de confier des missions au coup par coup. Résultat : le premier prépare son alternant à réussir son diplôme, le second se contente de le faire travailler.
Un tuteur engagé mobilise l’équipe autour de l’accueil et de la transmission. Un tuteur désigné laisse l’équipe à distance, parfois indifférente, parfois agacée par la présence d’un alternant qui n’a pas été préparée.
L’alternant ou l’apprenti n’est pas responsable de cette situation et il serait dommageable qu’il en subisse les conséquences. Il faut s’assurer que l’accompagnement dispensé sera de qualité en toute circonstance, car il y a des enjeux très importants de formation et d’intégration des alternants dans le milieu professionnel — surtout la première année.
C’est la question la plus difficile, et celle qui revient le plus souvent en formation. Voici les éléments à peser avant de répondre.
Aucun texte du Code du travail ne précise expressément qu’un tuteur ou un maître d’apprentissage doit être volontaire. La loi se contente de définir les conditions de qualification (diplôme, expérience), sans aborder la question du consentement.
En revanche, tous les textes encadrant la fonction tutorale recommandent fortement le volontariat, considéré comme un facteur clé de réussite. Pour les conditions légales détaillées, consultez aussi notre article sur les conditions pour devenir tuteur d’un apprenti.
Dans la pratique professionnelle, refuser une désignation tutorale est possible mais demande du tact. Plusieurs scénarios méritent une attitude différente :
L’idéal est de dialoguer ouvertement avec son manager avant de répondre.
Si vous êtes désigné contre votre gré et que vous estimez ne pas pouvoir tenir la mission, voici comment formuler un refus respectueux et constructif.
Pas de refus en réunion, pas de refus par mail. Un entretien en face à face avec votre manager direct ou les RH permet d’échanger sereinement sur les raisons et d’explorer des alternatives.
Évitez le « je n’ai pas envie ». Privilégiez des arguments objectifs et démontrables :
Un refus pur est mal vécu. Un refus avec proposition est constructif :
Si malgré vos arguments la décision est maintenue, deux options : accepter de bonne foi et travailler à transformer la mission, ou maintenir le refus en assumant ses conséquences professionnelles. La seconde option est légalement permise dans la majorité des cas, mais elle peut avoir un coût relationnel ou professionnel à anticiper.
Si vous êtes désigné et que vous décidez d’accepter, voici comment renverser la dynamique et faire de cette mission un levier positif. La voie la plus efficace reste une formation tuteur certifiante qui transforme la contrainte en compétence — c’est précisément le rôle des dispositifs prévus par le Code du travail.
La formation au tutorat, prévue par le Code du travail, a un rôle clé dans cette transformation. D’abord, elle offre un espace-temps d’échange qui permet l’expression des mécontentements et des frustrations. C’est la première étape pour les désamorcer.
Ensuite, parce que cette formation a pour objectif de décrire le rôle du tuteur et ses différents aspects (organisateur, pédagogue), c’est un bon moyen pour objectiver les bénéfices à en retirer :
Enfin, parce que la formation alterne propos théoriques et exercices pratiques, elle permet de se projeter concrètement dans la mise en œuvre de la mission. Pour explorer toutes les raisons de se former, consultez aussi notre article sur les 7 raisons de se former au tutorat.
Quand on accepte une mission tutorale après une période d’hésitation, le cadrage initial fait toute la différence. Demandez explicitement :
Ces conditions transforment une mission subie en mission encadrée — la nuance est immense.
Devenir tuteur, c’est aussi entrer dans une communauté : autres tuteurs en interne, groupes Linkedin, formations inter-entreprises où on échange sur les pratiques. Beaucoup de tuteurs initialement réticents se découvrent une passion pour la pédagogie qui marque ensuite toute leur trajectoire professionnelle. Peu importe d’avoir été contraint au départ. La clé est de transformer cette situation et d’en faire une opportunité.
Oui, légalement le volontariat n’est pas explicitement obligatoire. Aucun texte ne contraint un salarié à accepter une mission tutorale. En revanche, dans la pratique, un refus systématique peut avoir des conséquences relationnelles ou professionnelles. Mieux vaut dialoguer ouvertement avec son manager pour explorer les alternatives.
Les motifs objectifs et démontrables : surcharge de travail actuelle, manque de disponibilité prévisible (déplacements, mission stratégique), manque d’expertise dans le métier de l’alternant, période personnelle difficile. Le « je n’ai pas envie » seul n’est pas un motif convaincant — mais les hésitations ont souvent des raisons réelles qu’il vaut mieux nommer.
Oui, mais cela demande un travail conscient. Beaucoup de tuteurs initialement réticents deviennent excellents après une formation tuteur et une expérience réussie. La clé est de cadrer la mission dès le départ (temps officiel, lettre de mission, formation préalable) et de chercher activement les bénéfices personnels.
Si la fonction tutorale est explicitement prévue dans la fiche de poste signée à l’embauche, c’est plus complexe juridiquement. Mais même dans ce cas, l’employeur ne peut pas exiger un investissement disproportionné par rapport au temps officiellement alloué à la mission.
Mieux vaut le signaler tôt à son manager ou aux RH plutôt que de subir. Plusieurs options : changer de tuteur en cours de contrat (l’alternant n’est pas obligé de garder le même tuteur tout au long), passer la main à un tuteur de compétences sur une partie de la mission, ou demander un accompagnement spécifique. L’inertie nuit à tout le monde, surtout à l’alternant.
Oui, et c’est souvent la solution la plus saine quand un salarié est désigné contre son gré. Le tutorat partagé répartit la charge entre un tuteur de référence (qui pilote) et plusieurs tuteurs de compétences (qui transmettent des savoir-faire spécifiques). C’est aussi une forme de montée en compétences collective sur la pédagogie.
Proposé par Anne-Céline Ribadeau Dumas, formatrice chez Proactive Academy.
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